Tout est calme sur le front occidental_Reiner Bajo-11-h-2023

Aspects liés à la conception sonore – « À l'Ouest, rien de nouveau » d'Edward Berger

La conception sonore du film *À l’Ouest, rien de nouveau* d’Edward Berger reflétait de manière complexe les horreurs de la guerre, conçue pour évoquer à la fois la déshumanisation des soldats et la machine implacable du combat. L’approche sonore de ce film a été fortement influencée par son contexte historique sombre. Consciente de raconter une partie du passé de l’Allemagne, l’équipe créative a cherché à éviter de glorifier l’expérience de la guerre, un écueil courant dans de nombreux autres films de guerre. Dès le début, il était clair que la conception sonore devait éviter toute notion d’héroïsme ou de victoire, pour se concentrer plutôt sur la réalité brutale des soldats broyés par la machine de guerre.

Dans la séquence d’ouverture du film, la bande sonore raconte l’histoire d’un uniforme transmis d’un soldat mort à un autre, un cycle qui allait se répéter tout au long de la guerre. Cette scène était en grande partie muette, sans dialogue, mais chargée de sons qui en capturaient l’essence même. La conception sonore servait à représenter l’industrialisation de la guerre, où les hommes n’étaient plus des individus mais plutôt des rouages d’une machine. Les uniformes, symbolisant les soldats eux-mêmes, défilaient sur une chaîne de montage de la mort. Le point culminant de cette scène était la transformation du bruit d’une machine à coudre assemblant un uniforme en celui, strident, d’une mitrailleuse, établissant ainsi un lien entre l’acte de confectionner l’uniforme et la machine à tuer dont il allait faire partie. Cette transition sonore donnait le ton pour le reste du film, soulignant la déshumanisation au cœur de l’histoire.

L’équipe de conception sonore a travaillé en étroite collaboration avec le réalisateur Edward Berger, qui leur a laissé toute liberté créative pour expérimenter et imaginer une palette sonore échappant aux clichés. L’un des éléments les plus importants de la bande-son du film a été l’utilisation d’un harmonium, transmis au compositeur par sa famille. Cet harmonium a été remis à neuf et amplifié, produisant un son de basse brut et déformé destiné à représenter les émotions primitives et brutales des soldats dans les tranchées. Lorsque le compositeur a envoyé à Berger le premier extrait mettant en avant l’harmonium, la réaction enthousiaste du réalisateur a confirmé sa place dans la bande originale, et ce son allait être utilisé tout au long du film pour traduire le tourment intérieur des soldats.

Tout au long du film, la conception sonore a oscillé avec fluidité entre réalisme et approche plus stylisée, en particulier lors des séquences de combat. Berger et l’équipe du son souhaitaient que les batailles donnent au public l’impression d’être aux côtés des soldats, vivant le chaos et la terreur au plus près. Pour y parvenir, ils ont notamment choisi de situer une grande partie de l’action hors champ, laissant le son raconter ce qui se passait juste hors du champ de vision. Ce choix s’inscrivait dans l’idée que la guerre est souvent vécue indirectement par ceux qui y survivent, à travers les sons et les sensations plutôt que par une confrontation directe.

Pour rendre compte du caractère viscéral de ces scènes, l’équipe sonore a évité les sons trop traités ou artificiels. Elle s’est plutôt appuyée sur des éléments sonores naturalistes, souvent mis en valeur par des techniques créatives. Par exemple, des microphones de contact ont été traînés dans la terre pour créer un son grave et craquant, dont la hauteur a ensuite été abaissée afin de simuler l’expérience des soldats s’enfonçant dans la boue au cours d’une bataille. L'idée était de donner au public l'impression d'être physiquement plongé au cœur de l'action, grâce à des sons bruts, non retravaillés et authentiques.

Cette approche s’est étendue à la manière dont l’équipe a géré la dynamique sonore du film. Plutôt que de suivre un schéma prévisible alternant moments forts et moments calmes, la conception sonore a constamment évolué en termes de densité et d’amplitude spatiale. Dans certaines scènes, le son était étroit, serré et concentré, reflétant les conditions claustrophobes de la guerre des tranchées. Dans d’autres, même dans les moments calmes, le son s’élargissait pour évoquer les vastes champs de bataille désolés et l’ampleur colossale du conflit. Cette variabilité a permis au public de suivre le parcours émotionnel de Paul et de ses camarades de manière plus intime et plus viscérale.

L’un des exemples les plus frappants de cette approche dynamique est la scène où un bunker s’effondre au cours d’une bataille. Après le chaos provoqué par l’effondrement, le son s’éteint brusquement, soulignant ainsi la désorientation et le choc des soldats. Pour capturer le bruit de la terre qui bouge et du bunker qui s’écroule, le concepteur sonore Frank Kruse a utilisé des microphones de contact afin d’enregistrer le bruit des matériaux traînés dans la terre. Ces enregistrements ont ensuite été retravaillés et transposés vers des fréquences plus graves afin de créer un effet proche de celui d’une avalanche, conférant à l’effondrement une lourdeur inquiétante et suffocante. Ce type de son serait normalement considéré comme inutilisable dans le cinéma traditionnel, mais dans À l’Ouest, rien de nouveau, c’est précisément ce caractère brut qui a rendu la bande-son si efficace.

La conception sonore a également joué un rôle crucial pour rendre compte du poids psychologique de la guerre. Dans une séquence, Paul et ses camarades trouvent un moment de répit dans une cuisine de campagne, mais leur brève joie est interrompue par l’arrivée de chars. Le son des chars a été conçu pour évoquer la marche implacable de la guerre, une machine imparable qui dévore tout sur son passage. Alors que les chars entraient dans le champ de vision, la bande originale introduisait des notes de contrebasse profondes et grondantes, créant un sentiment de catastrophe imminente. Le bruit des chars était accompagné de percussions, soulignant la nature mécanique de la guerre et l’impuissance des soldats face à celle-ci.

L'arrivée des chars a marqué un tournant dans le film, moment où les soldats ont commencé à prendre conscience de la futilité de leurs efforts. La conception sonore de ce moment a su rendre à la fois la destruction extérieure provoquée par les chars et l’effondrement intérieur du moral des soldats. Malgré la violence des bruits de combat — les explosions, les coups de feu et le cliquetis des chenilles des chars —, les concepteurs sonores ont ajouté une nuance de tristesse et de défaite, reflétant l’extinction progressive de la vie et de l’espoir au milieu du carnage.

En contraste avec la cacophonie des scènes de combat, il y avait des moments de calme et de recueillement, comme lorsque Paul se retrouve seul avec un soldat français mourant dans un cratère. Le son y était minimaliste, permettant au public de se concentrer sur l’intimité de la scène. La respiration de Paul, les mouvements de son corps dans la boue et les sons lointains et ténus de la bataille créaient un sentiment d’isolement et d’impuissance. La conception sonore mettait l’accent sur le combat personnel de chaque soldat, même au cœur de cette guerre à grande échelle.

Dans un moment particulièrement poignant, Paul se réveille dans la tranchée et entend le chant d’un oiseau. Ce simple son, qui rappelle le monde naturel loin des horreurs de la guerre, contrastait fortement avec la brutalité qui l’entourait. Les concepteurs sonores ont choisi ce moment comme un répit tant pour le personnage que pour le public, un bref aperçu de beauté au milieu de la dévastation. Cela rappelait la raison pour laquelle les soldats se battaient : un monde au-delà des tranchées, un retour à la vie normale.

La bande originale a également joué un rôle clé dans la dimension émotionnelle du film. Le compositeur a évité de recourir aux clichés traditionnels des films de guerre, optant plutôt pour une sonorité plus sobre et brute. L’un des choix musicaux les plus marquants a été l’utilisation de cordes jouées à l’envers et de sons de respiration dans les derniers instants du film. Cela a créé une texture évoquant une inspiration et une expiration, comme si le monde lui-même retenait son souffle, dans l’attente de la fin de la guerre. Ce choix sonore a renforcé l’idée que la guerre, bien qu’implacable, finit par s’arrêter, ne laissant que le silence dans son sillage.

La collaboration entre le département son et Edward Berger s'est caractérisée par un respect mutuel et une grande liberté créative. Plutôt que de s'immiscer dans les moindres détails, Berger a su insuffler une inspiration générale, permettant ainsi aux concepteurs sonores d'explorer de nouvelles techniques et de repousser les limites. Ce niveau de confiance créative a permis à l'équipe sonore de développer une expérience auditive unique qui a plongé le public dans l'esprit et le corps des soldats.

Dans la séquence finale, la musique n’a pas atteint son apogée pour déboucher sur un morceau grandiose et triomphant, mais s’est au contraire retenue, créant une texture qui évoquait les derniers soupirs d’un monde dévasté. Les cordes jouées à l’envers et les subtils bruits de respiration soulignaient le message du film sur la futilité de la guerre, laissant au public un rappel discret et obsédant du coût humain des conflits.

En fin de compte, la conception sonore de *À l’Ouest, rien de nouveau* visait à créer une expérience à la fois intime et épique, viscérale et psychologique. Elle reflétait la dualité de la guerre : le chaos des combats extérieurs et les luttes intérieures des soldats. L’univers sonore du film ne se contentait pas d’accompagner les images, mais devenait un élément essentiel de la narration, plongeant le public dans les réalités physiques et émotionnelles de la guerre. Grâce à des techniques innovantes et à une compréhension approfondie des expériences vécues par les personnages, l’équipe sonore a réussi à créer un paysage sonore aussi puissant et implacable que la guerre elle-même.